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Dans le Nord, face à la crise, le nouvel eldorado des entrepôts logistiques

Le Monde du 20/12/2012

CACES. Ce sont cinq lettres qui ne disent rien aux Bac+5. Mais qui font briller le regard des demandeurs d’emplois peu qualifiés, des jeunes de zones urbaines sensibles comme des quinquagénaires ayant vu fermer leur usine en Auvergne ou en Seine-Maritme. « C’est le truc pour trouver du travail en ce moment, résume Julien, 20 ans, devant l’Association nationale pour la formation professionnelle des adultes (AFPA) de Cantin près de Douai (Nord). Dans les boîtes d’intérim, toutes les annonces demandent le Caces. J’en ai marre de louper des boulots donc je suis venu ici pour le passer, comme mes deux frères avant moi ».

 

Caces, c’est l’acronyme du certificat d’aptitude à la conduite en sécurité, nécessaire pour conduire des chariots élévateurs dans des entrepôts comme sur des chantiers. En moins de dix ans, le nombre de tests passés a doublé, de 317 685 en 2003 à 641 443 en 2011. Et la catégorie spécifique aux plateformes logistiques a connu l’augmentation la plus forte (+54 %). Derrière ces chiffres, des territoires en mutation. « Il y a dix ans, on arrivait à placer énormément de jeunes en intérim chez Renault, à Cuincy. Aujourd’hui, c’est fini. Les missions se trouvent désormais dans les plateformes logistiques », constate Sylvie Skolozdrzyk, conseillère dans l’une des missions locales du Douaisis « On était une région industrielle. On devient une terre d’entrepôts », synthétise Dominique Seddaoui, psychologue du travail en charge du secteur de la logistique à l’AFPA du Nord-Pas-de-Calais.

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Des entrepôts logistiques dans les champs de betteraves à sucre, autour de Douai. © A. Leclerc/Le Monde.fr

Dans les champs de betteraves à sucre qui entourent Douai, le long des axes routiers stratégiques qui relient la Belgique et la région parisienne, les gigantesques hangars colorés ont poussé comme des champignons. Et poussent encore : près de l’entrepôt de 18 000 m2 de Bigben Interactive (jeux vidéo) et celui de 66 000 m2 de Kiabi (vêtements), le géant américain de vente en ligne Amazon a commencé début décembre la construction d’un site de 90 000 m2. Chaque plateforme est synonyme de centaines d’emplois peu qualifiés dans la manutention, la gestion des stocks, l’expédition, accessibles aux 72 % de demandeurs d’emploi peu ou pas diplômés de la région pourvu qu’ils soient détenteurs du précieux Caces. Ce qui a poussé l’AFPA à développer, depuis cinq ans, des formations spécifiques.

C’est justement dans l’espoir de pouvoir s’inscrire à l’une d’elles que onze chômeurs assistent début décembre à la réunion d’information sur les métiers de la logistique animée par Dominique Seddaoui. Leurs CV racontent des parcours décousus de missions d’intérim en courts CDD. Alexandre, 25 ans, a arrêté l’école en 3e. Il a depuis travaillé comme « casseur d’endives », commis de cuisine et dans la « mise en rayon ». Malgré sa formation dans les métiers du bois, Farid, 31 ans, a longtemps été vendeur ambulant de vêtements, avant une série de missions dans l’industrie automobile. Isabelle, 46 ans, a un CAP de mécanicienne en confection industrielle. « Quand est-ce que vous avez passé ça ? s’étonne Dominique Seddaoui. Ça se fait plus ! »

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 Lors de la réunion d’information sur les métiers de la logistiques à l’AFPA, le 6 décembre. ©A.Leclerc/Le Monde.fr

En effet, l’entreprise « Newman » où elle était couturière a fermé depuis longtemps. Depuis elle a été repasseuse, serveuse dans une boulangerie, responsable d’une cafétéria. Puis elle a fait une mission de dix-huit mois comme « préparatrice de commande » chez Kiabi. Ce contrat resté sans suite, elle cherche désormais « un petit peu de tout », comme tous ceux qui l’entourent. Et a remarqué le nombre d’offres liées à l’obtention d’un Caces. « Mais Caces c’est une habilitation délivrée en cinq jours, ce n’est pas un métier !, insiste Dominique Seddaoui. A l’AFPA, on vous propose de vous former au métier de cariste, avec un vrai diplôme équivalent à un CAP. Mais cela prend trois mois et demi. » Un peu plus tard, elle explique : « Les entreprises leur disent : « Si vous avez votre Caces, on vous prend en renfort pour la période de Noël. » Donc les gens le veulent à tout prix, parce que c’est synonyme d’un travail tout de suite, même si c’est sans lendemain. C’est difficile d’évoquer la construction d’un projet professionnel. »

Lors de son entretien individuel, Davy, 21 ans, lui racontera ainsi avoir abandonné son bac pro pour un CDD de seize mois dans un entrepôt. Il en fut enchanté : « C’est un métier manuel mais c’est pas comme maçon, vous voyez, on n’a pas les mains sales, ça reste encore bien. » Mais, en août, son contrat n’a pas été renouvelé, il s’est retrouvé sans rien.

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Dominique Seddaoui reçoit un candidat à une formation de cariste en entretien. ©A.Leclerc/LeMonde.fr

Ce genre de déconvenue, courante, incite la plupart des conseillères des missions locales à la prudence devant l’engouement provoqué par l’arrivée d’Amazon. « C’est Internet, c’est américain, ça paraît « cool ». Il y a quelques années, les jeunes ne parlaient que de Kiabi. Et puis ça c’est un peu tassé quand ils y ont travaillé, surtout en intérim et en CDD, payés au smic, note Carole Powazka. C’est évidemment une vraie opportunité pour les demandeurs d’emploi du territoire, mais cela va aller de pair avec de la précarité. Ça pose donc des questions sur la construction d’un projet d’avenir. »

Le président de la communauté d’agglomération qui s’est battu pour attirer Amazon, notamment par des promesses d’aides publiques, se veut pragmatique. « En 2015, ce sera le second employeur du secteur après Renault. Il y a 14 % de chômeurs ici, rappelle Christian Poiret. Donc mon objectif n’est pas que les gens fassent fortune, c’est de leur permettre de faire vivre leur famille, avec leur travail plutôt qu’avec le RSA. »

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Les travaux de construction du site d’Amazon ont commencé. Au loin, un terril, vestige de l’industrie minière. ©A.Leclerc/Le Monde.fr